Israël se conduit comme un Etat voyou et doit être traité comme tel » Président du Centre d’information alternative de Jérusalem, Michel Warschawski porte un regard sans concession sur la réalité quotidienne de la colonisation et un processus de paix « virtuel ».
Israël se conduit comme un Etat voyou et doit être traité comme tel »
Paru le Dimanche 16 Janvier 2011 SOURCE
http://www.lecourrier.ch/index.php?name=News&file=article&sid=447927 CLAUDINE GIROD
Actuel ENTRETIEN -
Président du Centre d’information alternative de Jérusalem, Michel Warschawski porte un regard sans concession sur la réalité quotidienne de la colonisation et un processus de paix « virtuel ».
Une voix de l’intérieur de l’Etat hébreu qui refuse le sort fait aux Palestiniens. Au Pied du Mur1, le nouveau livre de Michel Warschawski, écrivain et journaliste israélien, rassemble les chroniques qu’il a écrites pour Siné Hebdo. Durant soixante-sept semaines, depuis Jérusalem, ce militant des droits humains a livré chaque semaine à l’hebdomadaire satirique français son récit de la réalité quotidienne de la colonisation des territoires palestiniens entreprise par Israël. Né en France, à Strasbourg, fils de l’ex-grand rabbin du Bas-Rhin, Michel Warschawski a choisi sa ville natale – où il a vécu jusqu’à l’âge de 16 ans – pour débuter une longue tournée dans l’Hexagone afin de mener campagne en faveur du « Boycott Desinvestissement Sanction ». Dans Au Pied du Mur.
De notre correspondant à Jérusalem, celui que l’on a baptisé Mikado donne le ton dès la première ligne : « Le processus de paix ? Du vent ! »
Pas question en effet, pour le président du Centre d’information alternative (AIC) de Jérusalem, de se gargariser comme tant d’éditorialistes couvrant le Proche-Orient avec ce fameux et fumeux « processus de paix ». Tout simplement parce qu’il « est tout le contraire d’une réalité ; c’est du vent, du virtuel, certains diraient de la propagande ». Pas question non plus pour autant de céder à la désespérance. Sans doute parce que, avancent dans leur préface les coprésidents de l’Union juive française pour la Paix, Michèle Sibony et André Rosevègue, « Michel Warschawski souffre de la même maladie que les Palestiniens, l’espoir, comme l’écrivait Mahmoud Darwich, le poète national ».
Pourquoi vous êtes-vous engagé aux côtés de Siné au moment de son limogeage de Charlie Hebdo par Philippe Val ?
Michel Warschawski : Siné n’est pas antisémite, un point c’est tout. Je devais comme juif et comme Israélien le dire haut et fort. C’est donc sans hésitation aucune, lorsqu’avec d’autres anciens de Charlie Hebdo, Catherine et Siné ont décidé de créer Siné Hebdo que j’ai répondu présent et suis devenu chroniqueur de septembre 2008 à avril 2010. Je ne lisais jamais Charlie Hebdo. C’est peu de dire que les dessins de Siné n’étaient pas ma tasse de thé. Je n’apprécie pas son humour gaulois, que je trouve vulgaire, ni sa haine des religions et son mépris des croyants. Mais lorsque mon fils Dror, comme lui passionné de jazz, me l’a présenté lors d’une visite que Siné rendait à sa filleule en Palestine, j’ai découvert un homme qui n’avait rien à voir avec ses dessins.
Lorsqu’il a été accusé d’antisémitisme, je suis monté au créneau inconditionnellement. Soixante ans après Auschwitz, il y a peu de calomnies qui soient aussi graves. L’instrumentalisation de cette accusation infâme par les « amis d’Israël » et autres néoconservateurs est une des grandes saloperies du début du XXIe siècle.
Vous dénoncez une « augmentation exponentielle du racisme en Israël ces cinq dernières années ». Les victimes sont-elles devenues bourreaux ?
Quelque trois cents rabbins israéliens ont récemment fait scandale en publiant une lettre dans laquelle ils appelaient à interdire la vente ou la location de maisons à des non-juifs, visant ainsi la minorité arabe en Israël. Ce qui était, il y a encore peu de temps, totalement politiquement incorrect s’impose désormais comme la parole publique. Le mois dernier, à Safed, des femmes de rabbins ont signé un manifeste anti-arabe appelant les juives d’Israël à éviter toute forme de relation avec les Arabes. Des colons organisent de véritables pogroms à Hébron, incendient voitures et maisons et tirent à balles réelles sur les habitants de la ville.
Reprise de la colonisation juive à Jérusalem-Est, démolition du symbolique Hôtel Shepherd (ancienne propriété du grand mufti de Jérusalem, ndlr), répression accrue contre les manifestants en Cisjordanie, initiatives parlementaires de plus en plus marquées par l’idéologie d’extrême droite... En ce début d’année, certains éditorialistes n’hésitent pas à dénoncer un « climat de maccarthysme » en Israël.
Par ailleurs, des psychosociologues israéliens parlent, chez nous, d’un vrai problème, une sorte de renversement des valeurs. C’est un peu comme si le discours dominant à l’adresse des Palestiniens était le suivant : si tu veux que l’on fasse la paix, il faut d’abord que tu me prouves que tu m’aimes. On retrouve même ce phénomène dans les relations de voisinage les plus banales entre Israéliens. « Un peuple à la nuque raide », disait la Bible en parlant des Hébreux. Aujourd’hui, les descendants des Hébreux ont la nuque rasée des ganaches de toutes les guerres coloniales, et ce sont leurs victimes palestiniennes qui ont la nuque raide et la tête haute. Mais plus que jamais, ils ont besoin de notre solidarité, pour survivre et pour vivre libres.
Deux ans après l’opération Plomb durci à Gaza, le blocus se poursuit. Que fait la communauté internationale ?
Si les dirigeants du monde s’imaginent qu’en affamant les civils de Gaza, ils les pousseront à se débarrasser du gouvernement Hamas et à le remplacer par une direction plus servile, ils n’ont décidément rien appris de ce qu’est la détermination palestinienne. Le Hamas a été plébiscité dans presque toutes les grandes villes palestiniennes lors d’élections réalisées sous contrôle international. Sous la pression de l’Union européenne, il a quand même accepté d’être minoritaire dans un gouvernement d’union nationale afin d’éviter les sanctions. Mais les sanctions sont tombées quand même. Cette politique du deux poids, deux mesures est au coeur de la montée de l’intégrisme, à Gaza comme ailleurs. On aurait tort de prendre à la légère la déception profonde des Palestiniens à l’égard de ce qu’on appelle la « communauté internationale ».
Quand le droit est à géométrie variable et que les institutions internationales perdent leur légitimité, on ouvre la porte au choc des civilisations et aux croisades du XXIe siècle. Pendant le siège de Gaza, la communauté internationale s’est conduite de façon honteuse, criminelle et complice des crimes israéliens. Les sociétés civiles ont au contraire démontré que les mots rage, empathie et solidarité ont gardé toute leur fraîcheur. Gaza est un camp de concentration. Le siège de Gaza est une violation de tout le droit international. Or le droit international fut justement la réponse de l’humanité à l’horreur du nazisme. Depuis 1967, le parquet israélien balaie d’un revers de main les Conventions de Genève en affirmant qu’elles ne nous concernent pas. Pour moi, c’est comme cracher sur la tombe de nos grands-parents !
L’élection de Barack Obama a soulevé un vent d’enthousiasme quant à la capacité de l’administration étasunienne à agir dans le sens du règlement du conflit israélo-palestinien. Ces espoirs-là aussi n’ont-ils pas été cruellement déçus ?
Le discours du Caire d’Obama a présenté une feuille de route vraiment différente de ce que Washington prêchait jusqu’alors. Il s’est démarqué de la pensée primitive du choc des civilisations. Il a enfin ramené la Palestine, occultée par le dossier irakien si cher à George W. Bush et à ses copains, au coeur des débats. Il a mis sur la table la question de la colonisation. L’élection de Barack Obama a d’abord fait paniquer Tel-Aviv. Elle sonnait le glas de la politique ultra-expansionniste des années Bush, véritable âge d’or du capitalisme colonial israélien. On ne comprend rien à la traditionnelle alliance entre les Etats-Unis et Israël si l’on oublie la dimension économique. Netanyahou, on peut presque dire qu’il a inventé le néoconservatisme ! En Israël, l’idéologie néolibérale prédominante privatise même l’occupation des territoires. Ce qui avait été l’un des Etats sociaux les plus performants de la planète, avec une sécurité sociale et un système de santé publique proches de ceux des pays scandinaves, est devenu une jungle où les lois du marché sont les seules à fonctionner. Après avoir paniqué, Netanyahou a fait passer un message très clair à Obama : une sorte de « je t’emmerde ! » sans appel. Et il a gagné.
Et que fait la gauche israélienne ?
En Israël, tout peut arriver sauf une chose : le renouveau de la gauche et du centre-gauche ! Les colons de Hébron, c’est l’aile dure de l’OAS (organisation de lutte armée pour l’Algérie française, ndlr), mais Ehoud Barak, quoi qu’il en pense, n’est pas de Gaulle, pas même Guy Mollet.
Tout au plus un Ségolène Royal en treillis qui a réussi à faire du Parti travailliste – de Ben Gourion, de Moshe Dayan et de Yitzhak Rabin, qui a été pendant des décennies le parti d’Etat – un groupuscule sans signification. Comme l’explique le journaliste Gidéon Levy du quotidien Haaretz, il est temps de reconnaître que le public israélien est majoritairement de droite et que celle-ci se trouve au pouvoir, à l’exception du gouvernement Rabin entre 1992 et 1995, depuis 30 ans. En Israël, gauche/droite signifie simplement plus ou moins de compromis avec les Arabes, et n’a rien à voir avec les questions économiques et sociales. Le grand mensonge de Camp David (en 2000, Ehoud Barak allié à Bill Clinton prétend avoir fait une « offre généreuse », que Yasser Arafat ne pouvait que refuser, ndlr) a tué le mouvement de la paix et le Parti travailliste.
Où puisez-vous la force de vous battre, où trouvez-vous des raisons d’espérer ?
Je ne peux hélas pas entrer à Gaza, mais mon ami Stéphane Hessel m’a raconté énormément de choses qu’il a observées sur le terrain. Cela me fait penser au ghetto de Lodz. Malgré tout, la vie continue. La vitalité de Gaza, même exsangue, est aussi une leçon de résistance. Je suis un randonneur et je prends souvent une métaphore de la marche en montagne pour illustrer la difficulté que nous rencontrons dans notre combat. Vous marchez pendant des heures et des heures ; vous arrivez au bord de l’épuisement à un col, mais il est impossible de le passer.
C’est là qu’il faut faire marche arrière, marcher encore et encore pour trouver une autre route. C’est à ce moment précis que la désespérance guette avec le plus de force.
Certes, presque plus personne ne se bat en Israël pour maintenir des points de passage, pas seulement physiques mais aussi intellectuels et humains, avec la Palestine. Mais si l’on regarde à la loupe, on finit par trouver, notamment chez les plus jeunes, une vraie énergie de révolte. La génération de mes enfants, celle que l’on a appelée « génération Seattle » (celle de la contestation altermondialiste, ndlr) me fait espérer et m’apprend énormément. Les « anarchistes contre le Mur », ceux qui manifestent contre le Mur mais aussi se battent pour les sans-papiers... On trouve une mosaïque d’actions qui représente un réseau virtuel.
Comment agir ? La campagne « Boycott Desinvestissement Sanctions » (BDS) a-t-elle une chance d’aboutir ?
Pour négocier, il faut être deux. On a passé beaucoup de temps à convaincre les Palestiniens de renoncer à la violence. Ils ont essayé de se servir du droit, de l’ONU, de la communauté internationale, et se sont retrouvés dans une impasse. En 2005, une troisième voie a émergé en faveur d’une action non-violente sur le long terme, sous la forme d’une grande campagne de mobilisation des Etats et des opinions publiques. Baptisée BDS, elle formule clairement ses objectifs. Israël vit dans une totale impunité internationale. Quand on se conduit comme un Etat voyou, on doit être traité comme tel. Les pseudo-intellectuels français comme Bernard Henri-Levy – qui tentent de faire croire que seul Israël serait la cible de campagnes de boycott – ont-ils oublié les sanctions prises à l’encontre de l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid, de la Grèce des colonels, du Portugal de Salazar, de l’Espagne de Franco, ou encore de la Serbie ? I Note : 1 Au Pied du Mur. De notre correspondant à Jérusalem, Ed. Syllepse, 2011, 160 pages.

